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Il y a 50 ans, André Malraux prononçait son plus célèbre discours pour accueillir les cendres de Jean Moulin au Panthéon. Un discours qui « prend aux tripes », grâce à l'utilisation magistrale des registres factuel et surtout émotionnel. André Malraux « donne à voir » la Résistance du « peuple de la Nuit » incarné par son chef martyrisé. Et réussit même à ressusciter les morts grâce à sa verve magistrale.

 

 

Ce jour-là, le 19 décembre 1964, il fait un froid hivernal Place du Panthéon, comme s'il allait neiger. Les rafales de vent tétanisent les milliers de gens –dignitaires du régime et Parisiens anonymes – venus assister à cette grande communion civique. C'est à André Malraux, « grand prêtre de la liturgie républicaine » (*), alors ministre de la Culture, que le Général de Gaulle a confié le soin de rédiger cette vibrante oraison. Un véritable panégyrique sous la forme narrative mêlant avec maestria, les registres factuel et émotionnel.

Premier personnage : le peuple de la nuit

La barre est haute. Depuis deux jours, les cérémonies s'enchaînent pour la panthéonisation de Jean Moulin, le 58ème « grand homme » à être accueilli ici et le premier Résistant. Jean Moulin a en effet été « choisi » par le Général parmi 5 autres Résistants… A Malraux de transformer le préfet démis par Vichy, en héros emblématique de la Résistance. A travers l'homme Moulin, c'est toute la Résistance qu'il convient ici d'honorer, ce « peuple d'ombres » que Malraux va projeter par son discours dans la lumière de l'Histoire. « Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d'un peuple de la nuit. » C'est sur le ton de la narration que Malraux débute. Une histoire qui n'a de sens que si elle s'adresse clairement à un public : les enfants de France. « Depuis, sont nés 16 millions d'enfants. ...Puissent les commémorations des deux guerres s'achever par la résurrection du peuple d'ombres que cet homme anima, qu'il symbolise, et qu'il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort. »

L'usage de la narration réelle et légendaire

Malraux vient de poser clairement l'histoire qu'il va raconter et ce pourquoi il la raconte. C'est l'histoire du « peuple d'ombres ». La formule est magique, onirique, à la fois très littéraire et terriblement efficace. La verve de l'écrivain Malraux se met au service du génie politique de de Gaulle. Plus de factions, plus de partis, mais un seul peuple unifié, invisible, couvert par la nuit… Pour le dévoiler, Malraux raconte alors son histoire à la première personne. La force du vécu… « Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris depuis son accent de légende, voici comment je l'ai rencontré. » Malraux conte un moment précis. Vécu ou imaginé, peu importe. Le récit est fort car très précis. Un lieu, « Dans un village de Corrèze. », une action : « les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret », un moment : « à l'aube ». La scène est décrite avec minutie. L'histoire est donc vraie ! Et comme elle prend des accents de légende, elle n'en est que plus saisissante. « Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l'ensevelissement des morts français. » Une scène presque irréelle qui devient la scène originelle, celle de la naissance du peuple d'ombres.

Récit circonstancié des actions

Cette scène originelle posée, Malraux enchaîne sur l'histoire du héros Jean Moulin, grâce à une phrase pivot en forme d'auto-interrogation : « Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? » Débute ici le récit circonstancié des actions menées par Jean Moulin, diligentées par le général pour unifier la Résistance qui « n'était encore qu'un désordre de courage. », « Lorsque, le 1 janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France.» C'est le « pourquoi » de l'action du héros qui est clairement décrit mais aussi la justification du choix de Moulin par De Gaulle. « Certes, les résistants étaient des combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d'être des Français résistants, et devenir la Résistance française. C'est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. » Le registre conceptuel est utilisé pour donner le sens de l'histoire qu'il raconte.

La force du détail qui valide le concept

Mais très vite –et c'est ici qu'intervient le génie de l'écrivain- Malraux bascule dans le factuel. C'est grâce à ce que certains pourraient considérer naïvement comme une simple anecdote qu'il valide sa démonstration. « C'est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d'une boîte d'allumettes, la micro-photo du très simple ordre suivant : « M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone non directement occupée de la métropole, l'unité d'action de tous les éléments qui résistent à l'ennemi et à ses collaborateurs. » Le double-fond d'une boîte d'allumettes… La grande histoire tient parfois dans d'infimes détails qui ont l'immense mérite de la rendre palpable, réelle, en un mot, vraie.

Phrase pivot qui relance l'attention

« Jean Moulin n'a nul besoin d'une gloire usurpée », telle est la phrase pivot qui relance l'attention. Et Malraux, d'enchaîner sur une série de trois « Ce n'est pas lui qui a…. », pour enfin aboutir à la phrase clef tant attendue, grâce à ce suspense rhétorique : « Ce n'est pas lui qui a fait les régiments mais c'est lui qui a fait l'armée. Il a été le Carnot de la Résistance. » Malraux lance sa formule d'une voix soudainement très puissante, comme on martèle une vérité absolue. Le ton magnifie le texte, Malraux marque des pauses, parfois même il chuchote quand il dépeint l'horreur, comme par respect pour les douleurs vécues… Sa voix se fait chevrotante pour porter ses envolées lyriques. L'homme sait écrire mais il sait aussi déclamer, comme il convient à un éloge.

Proximité avec l'horreur

Puis, Malraux décrit avec force, précision de dates, de lieux, de personnes, les mois d'action de Jean Moulin jusqu'à son arrestation près de Lyon le 21 juin 1943 et sa torture par la Gestapo de Klaus Barbie. Pour se placer au plus près de l'intimité vécue par le héros martyrisé, Malraux cite sa sœur : « Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous. » Le héros prend corps.

L'apogée : « Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège »

Malraux atteint ici l'apogée de son oraison. « Le destin bascule » dit-il, et son discours aussi. Malraux se met à interpeller directement Jean Moulin pour lui raconter ce qui s'est passé après sa longue agonie. L'homme est mort, mais le héros est vivant. C'est à lui qu'il dit de « regarder » et « d'entrer ». Par sa seule verve, comme une incantation magique, il le fait subitement ressusciter, comme un héros immortel. « Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons (…). Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais(…). Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n'a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. »
Tout y est. Un récit précis, des lieux, la baignoire… La démonstration parfaite qu'avec quelques mots bien choisis le récit bouleverse. Le concret atroce et l'image réunis en une formule : « Pauvre roi supplicié des ombres ». C'est dans ces associations, que réside le génie de Malraux. Jean Moulin a tout vu, il peut donc enfin être accueilli au Panthéon. « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. » La voix de Malraux se fait plus lyrique que jamais. Elle tremble. Comme énoncé au début de son oraison, c'est tout le peuple de la nuit que Malraux ressuscite bel et bien ici. Les Résistants, les déportés, « Les rayés, les tondus ». Des mots crus qui fonctionnent comme des images. Ces images insupportables que l'on a tous vues. « Le peuple né de l'ombre et disparu avec elle - nos frères dans l'ordre de la Nuit... » La boucle est bouclée. Le peuple d'ombres est ressuscité.

Retour à son premier public : la jeunesse

Malraux, qui a orienté dès le début son discours à destination de la jeunesse, revient naturellement vers elle. Il lui demande « d'écouter ». « Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, ces cloches d'anniversaire qui sonneront(…). Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi. » Et Malraux de présenter le chant des partisans, « qui fut pour nous le Chant du Malheur. C'est la marche des cendres que voici. » Les tambours commencent à tonner alors que Malraux parle encore. La jeunesse s'approche de Jean Moulin. Les deux sont enfin liés par les mots de Malraux : « Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France... »
« Le visage de la France ». Ce sont là les derniers mots de Malraux. Un visage supplicié pour incarner la Résistance, mais au-delà même, la France. Le plus haut degré d'honneur que Malraux pouvait accorder, à l'homme au chapeau mou et à l'écharpe nouée. Moulin est devenu le héros immortel de la France Libre. Mission accomplie pour Malraux qui, 32 ans plus tard, le rejoindra ici même…

 

par Valérie Sarre