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Grâce à un discours mêlant les registres conceptuel, factuel et surtout émotionnel, Robert Badinter, le 17 septembre 1981, a littéralement exécuté la peine de mort. Un plaidoyer retentissant contre "une justice qui tue". Les députés, traités comme des jurés d'assises, ont voté ici en leur âme et conscience... Convaincus par un tribun hors-pair.

 

En septembre 1981, après avoir, au cours de sa carrière d'avocat pénaliste, sauvé la tête de six hommes, Robert Badinter se présente au Parlement pour demander l'abolition de la peine de mort.

 

Un homme de conviction

L'aboutissement d'un combat de plusieurs décennies… « Il était temps, chaque procès était plus dur. J'avais dit à Elisabeth (sa femme NDLR) : c'est simple, soit Mitterrand est élu, soit je claquerai du cœur à l'audience », a-t-il confié trente ans plus tard au Figaro (1). En effet, en mars 1981, lors de l'émission « Cartes sur table », le candidat socialiste avait clairement déclaré : « Dans le fort de ma conscience, je suis contre la peine de mort ». Six mois plus tard, c'est donc Robert Badinter, en homme d'expérience, connaisseur de la « réalité judiciaire », mais surtout, en homme de conviction, qui va devoir convaincre les députés de faire le bon choix. Le choix moral, au sens noble du terme, celui d'une « société qui refuse une justice qui tue ».

« Pourquoi ce retard ? »

Habile, très habile, le garde des Sceaux ne débute pas son discours par une tentative de justification du « pourquoi le gouvernement soutient-il l'abolition ? ». Non, il s'interroge sur pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ! Une manière habile de considérer la chose comme déjà acquise ! « C'est une longue marche qui s'achève aujourd'hui, une marche de 190 ans », en référence à Le Pelletier de Saint-Fargeau qui, en 1791, devant l'assemblée constituante, plaida pour l'abolition. Et le garde des Sceaux de clamer haut et fort les exploits de la France depuis lors : « La première en Europe à avoir aboli la torture, parmi les premières à avoir aboli l'esclavage » et, poursuit-il « Et là je baisse le ton : la France aura été presque le dernier pays d'Europe occidentale à abolir la peine de mort…» Tout au long de son discours, l'avocat jouera sur le ton de sa voix. De la puissance pour dénoncer l'insupportable, de la discrétion pour exprimer sa honte. Puis la réponse au « pourquoi n'avons-nous pas aboli plus tôt ? », tombe, calmement, presque sur le ton de la confidence : «Pour ma part j'y vois d'abord une explication qui est d'ordre politique ».

Référence à Jaurès, référence à l'histoire

Dès lors, en homme de gauche, Robert Badinter n'hésitera pas, dans cette première partie factuelle, à citer Jaurès, lors du dernier débat à l'Assemblée sur ce sujet, en 1908 : « Je salue ici celui qui avait l'éloquence du cœur et de la raison : la peine de mort est contraire à ce que l'humanité, depuis 2000 ans, a pensé de plus haut et de plus noble. Elle est contraire à la foi, à l'esprit du christianisme et de la Révolution ». Et Robert Badinter de regarder dans les yeux les députés répartis dans l'hémicycle : « Depuis 75 ans, jamais une assemblée n'a été saisie d'une demande de suppression. » Un long silence, puis ces mots : « Je suis sûr que vous aurez plus de courage et c'est cela qui compte ». Car c'est bien de cela dont il s'agit : avoir le courage « politique » de voter l'abolition alors que l'opinion publique y est encore largement favorable…

La force du vécu, le registre de l'émotionnel

C'est quand il s'attaque à la question de « la corrélation entre la peine de mort et la courbe de la criminalité sanglante » que l'avocat est particulièrement convaincant. Il sait précisément de quoi il parle, pour avoir côtoyé bien des accusés… « Les crimes les plus terribles, les plus atroces, sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence et de mort et à cet instant de folie meurtrière cette peine (la peine de mort) ne trouve pas sa place chez l'homme qui tue ». Même si cet argument n'est pas nouveau - Le Pelletier de Saint Fargeau l'avait déjà utilisé 190 ans plus tôt -, il est ici terriblement bien porté par Badinter. « Ceux qui croient encore à la valeur dissuasive de la peine de mort, ceux-là méconnaissent la vérité humaine ! », sous-entendu, lui l'avocat des Assises, cette vérité-là, il la connaît bien. Il n'hésitera pas, d'ailleurs, à se référer directement aux condamnés à mort qu'il n'a pu sauver comme Roger Bontems et Claude Buffet en 1972 ou à Christian Ranucci (l'affaire du pull-over rouge), guillotiné en 1976, mais aussi à l'unijambiste Hamida Djandoubi -dernier exécuté en France- à qui on a cru bon d'ôter sa jambe de bois avant sa montée sur l'échafaud… Autant de références bien réelles qui servent ici à « donner à voir » l'abjection de la peine de mort aux députés qui n'ont jamais assisté à une exécution. Le registre émotionnel est ici redoutablement efficace.

Il poursuivra dans ce registre, en leur expliquant ce qu'il appelle la « réalité judiciaire » : « Douze personnes réunies dans une pièce pendant quelques quarts d'heure qui ont le droit de dire : celui-là doit vivre, celui-là doit mourir. » … Et l'avocat de revenir au registre conceptuel : « Je dis que cette conception là de la justice n'est pas celle d'un pays de liberté ! ».

Formules choc pour choix moral

« Le choix de l'abolition est un choix moral pour chacun d'entre vous », c'est en ces termes qu'il entame la dernière partie de sa plaidoirie. La plus vibrante, la plus engagée. Il en appelle ici à la responsabilité morale, individuelle des députés. Il utilise pour cela des formules efficaces : « une justice d'élimination », « une justice qui tue »… Mais surtout un système binaire de formulation pour mieux détruire l'argumentation de ses opposants : « Ceux qui veulent d'une justice qui tue sont animés par une double conviction : la première : qu'il existe des hommes totalement coupables, la seconde : qu'il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité. Et l'erreur judiciaire ?, cette injustice suprême. » Et Robert Badinter s'emporte et frappe fort : « Cette forme de loterie judiciaire est intolérable !». Et la formulation binaire revient en force, mais cette fois le ton est très posé, comme on confie une vérité indiscutable : « Parce qu'aucun homme n'est totalement responsable et parce qu'aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. » Tel est bien le message essentiel que Robert Badinder voulait asséner aux députés. « Le choix s'offre à vos consciences… » Il clôturera son plaidoyer en s'adressant d'ailleurs une dernière fois directement aux députés, comme il se serait adressé à des jurés de cour d'assises : « Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue (…). Législateurs français, de tout mon cœur je vous remercie. »

Le lendemain, la loi fut votée par 363 députés de gauche mais aussi quelques élus de droite dont Jacques Chirac et Philippe Séguin. Quant à Robert Badinter, personne ne le félicitera au barreau. Mais plus aucun condamné à mort ne sera exécuté en France.

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(1) Le Figaro, « Souvenirs de la peine capitale », par Marie-Amélie Lombard Latune. Trente ans après l'abolition, la mémoire des avocats reste à vif. Robert Badinter, Paul Lombard… tous témoignent. Ils évoquent ces petits matins dans la cour d'une prison, les paroles impuissantes murmurées à l'homme qui va être exécuté et la «honte» qui submergeait l'assistance glacée.

Quatre conseils pour prendre la parole comme Robert Badinter

  • Ne pas avoir peur d'affirmer ses convictions, à travers des formules choc, préparées en amont.
  • Moduler votre voix, éviter un ton monocorde. Alterner ton fort et ton faible.
  • Incarner votre discours en racontant de vraies histoires, vécues par de vrais gens. Donner à voir la réalité, aussi crue soit-elle !
  • Faire bouger vos gros sourcils, si vous en avez, pour souligner vos propos.

 

par Valérie Sarre