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« Vous n'allez rien comprendre à mon anglais (…) Je trouve que ce que je fais dans la vie est absolument inutile. En fait, je me sens inutile. (…) je me sens comme une merde ». Il faut être sacrément culotté pour démarrer ainsi son exposé sur la scène de TED, cette prestigieuse conférence américaine qui se donne pour mission de « propager des idées ». Une tribune qui accueille régulièrement des personnalités de premier plan : Gore, Bono, Bill Clinton ou encore Peter Gabriel… En ce jour de mars 2007, c'est au tour de Philippe Starck d'intervenir pour parler de son métier, le design.

 

Fagoté comme un ado, parlant anglais comme Maurice Chevalier, le frenchie annonce avec un large sourire qu'il n'a « rien à montrer, rien à dire ». Il a le trac et prend le public à témoin : « Vous savez comme dans ces cauchemars où vous êtes un imposteur, vous arrivez à l'opéra, et on vous pousse sur scène, "Tu dois chanter !" » explique t'il en gesticulant. La salle, hilare, est conquise.

 

 

C'est surprenant, drôle, jubilatoire même. Ca ressemble à de l'impro. Mais ne vous y trompez pas : la stratégie de communication est parfaitement rodée. Connaissez vous le nom du designer de la chaise sur laquelle vous êtes assis en ce moment ? De votre grille-pain ? Probablement non. Si c'était du Starck, vous sauriez. Que ce soit un presse-agrumes, un balai pour WC ou la décoration d'un hôtel, son style est identifiable au premier coup d'œil. Starck fait du « Starck ».

 

Sa stratégie de communication ? La « looseur » attitude. Quand il est invité quelque part, il explique systématiquement que son métier ne sert à rien, donc qu'il ne sert à rien… Ainsi, dans une interview accordée à l'émission « Design Design », Philippe Starck se définit ainsi décorateur mondain des cadeaux de Noël ». Et d'ajouter : « Je fais un métier inutile qui ne sert à personne, qui ne sert à rien et qui me fait honte ».

 

 

Si Starck manie aussi bien l'autodérision, c'est parce que son ego est en béton armé. Célébré, acclamé, aimé ou carrément détesté, il est «star du design, celui qui inspire quasiment toute la nouvelle génération. Et sa conception du métier est très ambitieuse, comme il l'expose, sans se départir de son humour, sur la scène de TED. « Si on prend la brosse à dent - je ne pense pas à l'objet, je pense : "Quel sera l'effet de la brosse dans la bouche ?" Et pour comprendre ce que sera l'effet de la brosse dans la bouche, je dois m'imaginer : à qui appartient cette bouche ? Quelle est la vie de son propriétaire ? Dans quelle société vit ce type ? Quelle civilisation a créé cette société ? Quelle espèce animale a créé cette civilisation ? ». Starck, ethnologue de la brosse à dents…

 

Au passage, il ne se prive pas de stigmatiser la concurrence, en évoquant le design « narcissique » : « C'est un designer fantastique qui ne travaille que pour d'autres designers fantastiques ». Contrairement à lui, qui ne conçoit pas l'objet « pour lui-même mais pour sa finalité, au profit l'être humain, de la personne qui va l'utiliser. » Quiconque a essayé se faire un jus d'orange avec son presse-agrumes peut en douter… Ni stable, ni pratique. Mais au fond peu importe, l'objet est beau, intrigant, se vend à des millions d'exemplaires, trône en bonne place dans les cuisines branchées. Car son créateur est Philippe Starck, la « rockstar » du design, un des rares orateurs contemporains à pouvoir se permettre de prendre la parole pour dire qu'il ne sert à rien. Quel luxe !

 

par Gaëlle Copienne