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Ce 28 août 1963, devant le Lincoln Memorial de Washington à l'issue de la marche pour le travail et la liberté qui avait réuni plus de 250 000 personnes, le jeune pasteur de 34 ans prononçait son discours emblématique, construit comme une machine de rhétorique imparable, nourri de répétitions choisies et de références historiques et bibliques universelles. Un modèle dont Barak Obama s'inspirera, 50 ans plus tard.

 

 

Ce discours d'une dizaine de minutes est un modèle du genre. Il s'inscrit délibérément dans une filiation historique, comme si son auteur avait eu, ce jour-là, pleinement conscience qu'il prononçait une déclaration politique qui allait marquer les esprits à tout jamais. Martin Luther King, débute son discours, par une référence directe au président Abraham Lincoln, devant la statue au pied de laquelle justement il se tient. « Il y a 100 ans, un homme signait l'acte d'émancipation qui mettait fin à une longue nuit de captivité. » Le ton est donné. Martin Luther King se positionne en héritier de celui qui, lors de son discours de Gettysburg en 1863, évoquait déjà, avec une formule équivalente : « 87 ans plus tôt (« Four score and seven years ago »), nos pères de ce nouveau continent ont conçu la liberté et ont rappelé que tous les hommes étaient nés égaux ». Lincoln faisait ainsi référence à la déclaration d'indépendance des Etats-Unis d'Amérique de 1776. Selon Lincoln, ce texte fondateur portait en lui ces idéaux de liberté et d'égalité qui caractérisent « l'esprit américain ». Ce sont ces mêmes idéaux que Martin Luther King, 100 ans plus tard, va à son tour asséner. 1776, 1863, 1963… Trois dates qui se répondent. D'où son usage rhétorique redoutablement efficace de la répétition qui rythmera tout son discours. L'histoire se répète, Martin Luther King aussi.

La rhétorique de la répétition

Première répétition : « 100 ans plus tard ». Les quatre premières strophes de son discours débutent par ces mêmes mots « 100 ans plus tard ». Une manière imparable de faire le lien entre aujourd'hui et le passé, et démontrer que l'esclavage, officiellement aboli un siècle plus tôt, existe encore sous d'autres formes. « 100 ans plus tard, le Noir vit toujours sur l'île de la pauvreté au milieu d'un océan de prospérité », clame Martin Luther King sous un tonnerre d'applaudissements. Un usage de la métaphore, à la fois très parlant et très biblique. Martin Luther King est un pasteur et sait manier avec aisance ce type de registre. Les montagnes, les vallées, les rivières, les océans, le jour, la nuit, la lumière, l'obscurité… Autant d'images, très visuelles, pour illustrer la situation des noirs et qui touchent un public familier des prêches.

Après avoir dressé ce tableau de contrastes saisissants, c'est-à-dire dépeint une situation insupportable comme une évidence imparable que nul ne saurait nier, Martin Luther King passe à l'attaque. « Now is the time », entonne-t-il, en français « l'heure est venue », comme une menace quatre fois répétée… « Il n'y aura pas de repos en Amérique tant que les Noirs n'auront pas obtenu leurs droits civiques ». Le message est bien là. Après l'abolition de l'esclavage 100 ans plus tôt, l'heure est à l'égalité des droits. Tel est le message essentiel que le pasteur entend porter aujourd'hui, comme point d'orgue de son combat pour les droits civiques. « Même si nous traversons des moments difficiles, je fais toujours ce rêve », en anglais « I still have a dream. » C'est de ce rêve qu'il nous parle maintenant. Après l'obscurité, Martin Luther King nous montre la lumière.

« I have a dream »

« Je fais ce rêve qu'un jour cette nation se lèvera pour vivre pleinement sa foi, inspirée de cette vérité que tous les hommes sont nés égaux ». Martin Luther King reprend ici les termes de la déclaration d'indépendance, martelés, 100 ans plus tôt, par Abraham Lincoln, en pleine guerre de sécession. La boucle est bouclée. Ainsi énoncé son rêve va être cinq fois répété et incarné géographiquement dans tous les lieux symboliques des Etats-Unis où les droits des Noirs sont les plus bafoués. « Sur les collines de la Géorgie » ou dans « L'état du Mississipi, un état qui se consume dans les feux de l'injustice et de l'oppression et qui se transformera un jour en une oasis de liberté et de justice ». « Feux », « oasis », des termes choisis comme des métaphores très visuelles mais qui évoquent aussi très concrètement les feux du Ku Klux Klan…

Dieu comme légitimité

« Je fais le rêve qu'un jour les garçons noirs et les filles noires pourront saisir fraternellement les mains des enfants blancs, comme s'ils étaient frères et sœurs ». Il incarne son discours par un geste simple, celui de se prendre par la main, de la part d'enfants, forcément innocents, auxquels tout un chacun peut s'identifier. En tant que Pasteur, Martin Luther King poursuit ses métaphores bibliques : « Je fais le rêve que tous les vallons seront relevés, que toutes les collines seront aplanies, que tous les rochers seront arasés et que la gloire du Seigneur sera révélée à tous les hommes. » Une référence directe au livre d'Isaïe dans l'Ancien testament. Ce n'est plus seulement l'homme politique qui parle mais le serviteur de Dieu. Après Lincoln, Martin Luther King se fait le porte-parole du Seigneur. On peut difficilement revendiquer plus forte légitimité.

Après le rêve, la conviction

Martin Luther King entame ici la dernière partie de son discours : la conviction que son rêve va se réaliser. « Avec cette foi, nous arracherons à la montagne du désespoir le joyau de l'espérance. Avec cette foi, nous serons capables de transformer la cacophonie de la discorde en une splendide symphonie de fraternité. » La nature, la musique, l'espoir, le désespoir, autant de notions universelles qui dépassent largement les contingences humaines, comme si cette foi qu'il portait en lui venait directement de Dieu. Qui oserait contredire le tout puissant, dans un pays profondément croyant : que l'on soit Blanc ou Noir, Dieu montre le chemin. « Avec cette foi, nous serons capables d'aller en prison ensemble, de nous dresser ensemble pour la liberté, sachant que nous serons libres un jour. »

Un message essentiel subliminal

Son discours tout en crescendo, atteint ici son apogée. Après « 100 ans plus tard », « I have a dream » puis « Avec cette foi », Martin Luther King fait sonner les cloches de la liberté. Chacune des répétitions mises bout à bout constituent en réalité son message essentiel, en une phrase : « 100 ans plus tard (…), je fais le rêve (…), qu'avec cette foi (…), les cloches de la liberté vont sonner ». Merveille de construction, qui grâce à ses messages d'appuis sous forme de répétition, aboutit à un message imparable, quasi subliminal, qui résonne, comme les cloches d'une église dans l'esprit de ses 250 000 « fidèles » galvanisés. « Faites sonner les cloches de la liberté, des montagnes du New Hampshire, de l'Etat de New York, faites les sonner les cloches en Pennsylvanie, dans les montagnes du Colorado, de Californie, de Géorgie, du Tennessee ». Tous les Etats sont concernés du Nord au Sud… La victoire est universelle elle aussi, tout comme son message, délivré symboliquement au cœur de la capitale américaine.

« Free at last », enfin libres

« Quand nous aurons fait sonner la cloche de la liberté, nous verrons le jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs et les Blancs, les juifs, les catholiques, les protestants pourront tous se donner la main et chanter les paroles de ce vieux chant noir : nous sommes enfin libres, nous sommes enfin libres ». Après les références à Lincoln, à la déclaration d'indépendance, à la bible, Martin Luther King conclut son discours par une référence très « roots », très prosaïque d'une certaine façon, mais terriblement touchante pour le peuple noir, une référence à un vieux chant d'esclave… La proximité à l'état brut avec un public totalement conquis. « Free at last », « Nous sommes enfin libres ! », déclare-t-il, comme une absolution offerte à son troupeau de fidèles. Martin Luther King libère son public en l'assurant de sa liberté enfin acquise. Son rêve est devenu réalité. En seulement 8 minutes….

 

par Valérie Sarre